Poésie de Thierry CABOT

01 avril 2013

Communiqué de presse de Paul Laurendeau (La Blessure des Mots)

Voici, serein, blafard et fier, un puissant recueil de cent trente poèmes versifiés, armaturés, ciselés. La Blessure des Mots est un exercice solidement formulé et indubitablement généreux dans la forme, tout en s’avérant empreint d’une cuisante tristesse intimiste dans le fond. Vieillissement, mort, amours racornis, perte de la foi, futilité du fond des choses, modernité en capilotade, religiosité déchue, métaphysique dérisoire. On sent tous les effluves délétères du bilan de vie et de l’apposition des cachets sur l’huis ligneux d’une époque. Mais c’est quand même un bilan de vie qui chante, qui psalmodie, qui récite en cadence et qui voit, à l’oeil nu, la musique, comme on voit, inexorable, le grain ferme et froid d’une gueuse de fer. La force d’évocation de ces textes est absolument remarquable. Moi, qui mobilise prioritairement la poésie pour peindre et visualiser des miniatures, j’ai senti la vigueur, la solidité, la langueur, liquide et dense, du ressac sensoriel et émotif, quand Cabot m’a ramené au Pays des Plages, en un tout petit matin d’été, sur le port.

 

Un matin d’été sur le port

 

Ayant vaincu la nuit, l'aurore toute molle
Semble un long drap laiteux piqué de veines d'or,
Comme si jusqu'au sein de la blancheur qui dort,
Des fils de diamants tissaient une auréole.

 

Puis vaporeuse et blonde à la pointe du môle,
Tout à coup la nue ivre éclabousse le port
Et le vent secoué d'un magique transport,
Déguste à l'infini la lumière qu'il frôle.

 

Les barques scintillant sur le tapis des eaux,
Avec sublimité, vibrent de chants d'oiseaux ;
Le grand ciel ingénu fait pétiller chaque âme ;

 

Et le soleil toujours plus vaste et glorieux,
Dans la tiédeur marine où se jette sa flamme,
Caresse longuement tous les cœurs et les yeux.

 

Thierry Cabot, et je suis inconditionnellement à ses côtés là-dessus, nous confirme, sans ambivalence ni tergiversation, que la poésie versifiée est toujours avec nous, et sublimement vigoureuse. Il cultive l’alexandrin (comme Jacques Brel dans Les Flamingants), le décasyllabique (comme Georges Brassens, dans La chasse aux papillons), l’octosyllabique (comme Raymond Lévesque dans Quand les hommes vivront d’amour), le demi-alexandrin (comme le parolier d’Édith Piaf, dans Milord) et bien d’autres formes versifiées aussi, régulières ou plus irrégulières. Et, oh, il y a de l’indubitable, monumental et pacifié, dans les références poétiques qu’il promeut, en sus, implicitement ou explicitement. Dans le poème Mon panthéon poétique, Thierry Cabot nous aligne en effet le chapelet de ses maîtres: François Villon, Pierre de Ronsard, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Émile Nelligan, Guillaume Apollinaire, Paul Valéry, Henri Michaux et René Char. Les ancêtres y sont bel et bien. Ils font puissamment sentir leur présence, à chaque page. N’y voyez surtout pas le triomphalisme rigide d’un académisme fixiste. C’est tout le contraire qui s’impose à nous, au fil de la déclamation qui sonne. C’est triste, c’est cuisant, c’est grandiose, mais nul autre ne sait nous dire comme Thierry Cabot que, de fait, il n’est rien d’éternel et rien de dogmatique.

 

Ah ! Ne savons-nous pas que tout se décompose,
Que l'aube court déjà, tremblante, vers le soir,
Que nous ne respirons jamais la même rose,
Que tout succède à tout et se fond dans le noir ?

 

Paul Laurendeau
juin 2011

 

 

 

 

 

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31 mars 2013

Un quai de gare à Toulouse

Sur le quai fauve et noir empli de moiteurs sales,
Les âges se défont au rythme aigu des trains...
Voici longtemps. Peut-être en mai. Comme en rafales,
Des houles de joie ivre incendiaient mes reins.

J'avais les yeux ravis et comblés de l'enfance.
La magie à ma lèvre où fusait le bonheur,
Inondait le ciel chaud d'un rêve sans défense
Plus naïvement clair que l'envol d'une fleur.

La gare en fièvre s'agitait à perdre haleine ;
Le vent soûl balayait le matin finissant,
Et tout à coup je vis, dans un souffle de laine,
Sourire jusqu'à moi ton pas resplendissant.

Mes bras tendus au point de soulever le monde,
Capturèrent le baume ailé de tes cheveux
Alors que, titubante au bout d'un soir immonde,
Une vieille passait, les doigts fous et nerveux.


Nous étions le miroir béni de toute chose ;
Les chatoiements de l'heure embellissaient nos mains.
Irréelle et chantant, la fière ville rose
Alignait ses toits purs et ses féconds chemins.
 

O couple aveugle au temps dont saigne l'ombre infâme !
Ta jeunesse coulait en lumineux accords,
Et nul regard ne vint arracher cette femme
Au néant qui bientôt lui mangerait le corps...

 

Le même quai... plus tard, sans que tu me revoies.
Déjà rien que l'infime écume d'un grand jour,
A peine un blanc fantôme errant le long des voies
Tandis que, chargé d'ans, je titube à mon tour.

Ton image noyée au fond de l'amertume,
Est une eau pâle et trouble égarée en mes yeux,
Un murmure de soie enfoui sous la brume,
Une âme frissonnante au bord de vagues cieux.

Et le limon obscur des mois et des années
A glacé mon visage et fendillé mon cou ;
Si parfois j'ai bu tant d'espérances bien nées,
J'ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

Or là comme jadis, la foule bourdonnante
Gronde avec l'appétit d'un long fleuve qui croît ;
Comme jadis, au loin, charmeuse et fascinante,
Toulouse rit toujours dans le beau soleil roi.

Affaibli par cent maux où l'enfer se dessine,
Je longe le vieux quai plein de moites relents
Quand devant moi soudain, ô brûlure assassine !
Pareil au nôtre, un couple unit ses voeux tremblants.

Il ne me connaît pas. Les trains vont, à la file.
Une brise d'amour me flagelle et me mord.
Et vaincu, las de tout, pauvre chose débile,
Je m'abats sur le sol en épousant la mort.


Poème extrait de " La Blessure des Mots "

 

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30 mars 2013

Un moment d'extase

Je vis soudain parmi les ombres chuchotantes
Je ne sais quoi de clair, de doux et de grisant
Qui, telle une chimère aux ailes éclatantes,
Me promit les saveurs d'un éternel présent.

Alors des frissons neufs agitèrent les plaines ;
La nue écarquilla ses yeux de paradis ;
Les zéphyrs exhalant leurs pures cantilènes
Firent chanter au loin mille mots jamais dits...

Et les blanches saisons pétillèrent de joie ;
Des pétales de feu rêvèrent sur les eaux ;
Dans le ciel vaporeux comme une longue soie,
Un nuage s'émut de l'entrain des oiseaux.

Puis du haut des sentiers où tremblent les collines,
Quelque majestueux sourire d'un beau jour,
A tout : haleines, voix et mousses cristallines,
Mêla son éclat tendre et son magique amour.

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29 mars 2013

Les bureaucrates

Ils rôdent, spécieux, le long des couloirs glauques,
Nourris de hargne molle et de sots règlements,
L'esprit tout emmuré dans de vains soliloques
Où l'Etat vermoulu vide ses excréments.

Autour d'eux, ce ne sont que blâmes et requêtes
Vomis sous la grammaire aveugle des décrets ;
Ce ne sont que doigts secs blêmis par les enquêtes
Et les mesquins travaux délirants et secrets.

Pour ceux que leur bêtise épouvantable lorgne,
Ils mâchent des courriers soigneusement pervers
Au fil desquels aboie un code étrange et borgne
A cause de trois mots alignés de travers.

L'oeil torve du mépris leur tient lieu de réponse
Si quelque fou rebelle ose élever la voix,
Ou mieux, ils vont crachant une raide semonce
Fière comme un nigaud juché sur un pavois...


Bureaucrates vengeurs affamés jusqu'à mordre
Gratte-papiers goulus à l'aplomb infernal,
Ils sauront d'un oukase enflé tel un mot d'ordre,
Nous assigner un jour devant leur tribunal.

Et loup parmi les loups dans cette horrible enceinte,
L'un ou l'autre demain nous brisera le front,
Puis sur l'autel sanglant d'une loi sacro-sainte,
Ils nous dévoreront ! ils nous dévoreront !


Poème extrait de " La Blessure des Mots "

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28 mars 2013

Les vagues de l'abîme

Les roulis de la joie ensoleillent les dunes.

Le sable qui palpite ourle l'océan pur.
Des goélands rieurs nés des blanches lagunes,
Fendent l'air infini de leurs ailes d'azur.

Sur les vagues, parmi l'écroulement des formes,
Le frisson d'une épaule éclot, délicieux,
Comme si l'onde même aux blonds ressacs énormes
Avait soudain voulu l'offrir à tous les yeux.

Puis un bras fin jaillit, puis une hanche trouble
Puis, envoûtante et lisse, une jambe en satin
Et, sortilège entier, dans une extase double,
Un visage inouï baigné d'un feu lointain.

La lumière plus molle enveloppe la rive.
Chaque homme à sa vue ose atteindre l'insensé.
Elle est belle, elle est jeune et pourtant, ô dérive !
Rôde au fond de son âme un au-delà glacé.


Poème extrait de la " Blessure des Mots "

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27 mars 2013

Une poétique rêvée

Un souffle amical et berceur
Emplit soudain ma tête avare ;
Océan nu, délice rare
Pleurant des vagues de douceur.

Et c'est d'abord une onde brève
Dont la voix s'enfle par degrés,
Puis, frisson vaste au mots nacrés,
Une poétique de rêve :

Aérienne densité,
Bondissement ravi des astres,
Chocs où fulgurent les désastres
En sourdes nappes de clarté.

Magie et soif, patrie ultime
Qu'un même trouble aile et confond ;
Sous la musique, tout le fond
Vertigineux de chaque cime ;

Oui, l'écho foudroyé d'où sort
L'appel total qui nous ressemble ;
L'image et l'émoi tout ensemble
Pétrifiés dans leur essor !

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La chambre vide

Depuis cinq mois, la chambre neuve attend Romaine.

O chers babils ! comme vous serez bienvenus.

Du berceau qui languit semaine après semaine,

Monte un amour plus saint que tous les dons connus.

 

Son petit nom choyé sonne telle une gloire ;

D’une aube à l’autre, il est le seul qu’on veut ouïr.

La layette déborde aux recoins de l’armoire

Et maint jouet rêve à ses doigts pour l’éblouir.

 

Pâle, songeuse, ouvrant des lendemains féeriques,

La blonde mère agite un arc-en-ciel de vœux.

Même les coups reçus lui parlent d’Amériques

Où galopent ces mots : "je la veux, je la veux".

 

Le père à moitié fou câline son beau ventre.

Quel doux miracle ! A qui va-t-elle ressembler ?

De tout, elle est l’écho, de tout, elle est le centre,

L’ineffable Romaine ardente à s’envoler.

 

Le soir les rend confus de chaudes griseries,

Le matin virginal se colore de chants ;

Et par-delà le monde, avec des mains fleuries,

L’enfant jette à leur cou ses menus bras touchants.

 

                                    -

 

Mais la mort frappe aussi les chérubins sans âge.

Aucun cri n’est venu resplendir ce jour-là.

La maison endeuillée a changé de visage.

Leurs yeux, leurs pauvres yeux ont perdu tout éclat.

 

Ils n’entendront jamais son gazouillis céleste.

Le destin fourbe et sot l’a prise en criminel.

Au bout de tant d’amour, comme tombe, il ne reste

Que cette chambre vide au silence éternel.

 

 

Poème inédit de "La Blessure des Mots"

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26 mars 2013

Je suis vieux

Je suis vieux d'élans morts et d'exemplaires chutes,
Vieux d'un pas accablé sous la haine des jours,
N'ayant pour souvenirs que le bruit de mes luttes
Et l'odieux frisson laissé par mes amours.

Car mes amours n'ont vu que larmes et disputes,
Car j'ai levé les poings sans que vienne un secours.
Je suis vieux d'élans morts et d'exemplaires chutes,
Vieux d'un pas accablé sous la haine des jours.

Et les jours ont passé qui furent des minutes,
Et tant de projets vains parmi de vains discours ;
Je me suis endormi du long somme des brutes
Puis à nouveau grisé de rêves sans contours.

Je suis vieux d'élans morts et d'exemplaires chutes,
Vieux d'un pas accablé sous la haine des jours,
N'ayant pour souvenirs que le bruit de mes luttes
Et l'odieux frisson laissé par mes amours.


Poème extrait de " La Blessure des Mots "

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A un poète

Lève le camp. Ils meurent tous de ne point vivre.

Chez eux, à coups félons, halète la rancœur.

A les voir écumant, l’œil jaune et le poing ivre,

Qui ne leur jetterait son idéal au cœur ?

 

Oh ! cependant, il est quand même aussi des hommes

Dont le rêve à tâtons secoue un pan du ciel,

Et que loin de l’alcôve où laidement nous sommes,

Le temps fait rayonner comme l’amour sans fiel.

 

Poète, sois des leurs dans ta musique ardente.

La bouche de l’ignoble enfante les vieillards.

Deviens celui qui pose un fabuleux andante

Sur les chemins fourbus et noyés de brouillards.

 

Sois tout ce que d’aucuns voudraient t’empêcher d’être.

L’abominable siècle osera-t-il jamais,

Au fond de l’avalanche obscène du paraître,

Ensevelir ta voix promise aux blancs sommets ?

 

Non, ce n’est pas demain que se tairont les anges.

Des ailes tour à tour ébauchent leur envol.

Les vivants sont ailleurs, nés pour d’autres vendanges

Et doués d’une flamme à soulever le sol.

 

Nul mieux que toi ne court du brin d’herbe à l’étoile ;

Nul ne raconte mieux le sublime et le saint ;

Nul encore quand l’aube immobile se voile,

Ne sait mieux conquérir quelque mouvant dessein.

 

Avec tes mots brandis au cœur loyal des choses,

Le vertige est plus clair et le sort plus aigu,

Le vent goûte, assoiffé, de foisonnantes roses

Et l’éden cajoleur n’a plus rien d’ambigu.

 

Aucun n’embrasse mieux les destins ou les mondes ;

Et s’échappant, filant, vibrant jusqu’au soleil,

S’illuminent en chœur ces minutes fécondes

Qu’en vain, mirage amer, on enlace au réveil.

 

Tu nous connais si bien du feu de tes mains pleines ;

Tu déroules si haut les cantiques des forts :

Echarpe longue et chaude, hymne au-dessus des plaines,

Embrasement levé parmi les vastes ports.

 

Combien chez toi l’oiseau, le nuage et la foudre

Ont la suavité d’un éclat de velours ;

Combien dans la fleur même en train de se dissoudre,

Tu suscites la graine où tout revit toujours.

 

Toujours ! les nids fameux, l’abeille qui s’étonne,

Toujours ! l’été nomade aux éclairs palpitants,

Le bois charnel ému sous les doigts de l’automne

Et l’hiver consumé par la foi du printemps… 

 

Mais tout à coup, mais tout à coup ce flot vacille.

Un maléfique trouble ensemence la peur.

Le vulgaire allongé tel un mesquin bacille,

Empoisonne ton verbe emplumé de torpeur.

 

A terre, blême, éteint, le sommeil sur la joue,

Tu ne cultives plus que des mots expirants

Pendant que la bêtise infatigable joue

A travers les faisceaux lumineux des écrans.

 

Poète, hélas ! il est bien tard ; à peine était-ce

Une chimère peinte aux lèvres de l’ennui.

L’heure est au haïssable, au vide, à la tristesse

Et la malignité n’aime que trop sa nuit.

 

Nulle âme ne fendra les confins nus des songes.

Va, tu n’es déjà rien avec ton bleu pavois.

Le troupeau gigantesque et repu de mensonges,

Bêle à n’en plus finir pour étouffer ta voix.

 

 

Poème inédit de "La Blessure des Mots"

 

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25 mars 2013

La vieille dame amoureuse

Pour lui plaire, elle a mis son châle et ses bottines

Et décoré ses cils d’un peu de rimmel bleu.

Il lui vient en marchant des lueurs enfantines

Qui la brûlent déjà comme un rêve qui pleut.

 

Enfin le quai… le train d’où l’homme va descendre.

Mais aucun d’eux ne semble évoquer celui-ci.

Elle s’use les yeux à chercher Alexandre.

La vieille dame est là mais lui n’est pas ici.

 

Comme elle a su l’aimer toujours depuis des lustres.

Son petit sac à main tremblote à son poignet.

S’ils n’ont jamais brillé parmi les noms illustres,

Que fut belle l’histoire où leur feu se baignait !

 

Mon Dieu ! Chaque minute a le poids de la glace.

Frêle et silencieuse, elle attend, elle attend.

Ses pauvres doigts rougis et sa figure lasse

Peignent le désarroi d’une âme cahotant.

 

Que fait-il donc ? Est-il fiévreux ? Est-il malade ?

Or aussitôt, Léa voit rayonner demain :

Les cheveux blancs, rieur, tel un prince en balade,

Il se tient devant elle, un bouquet à la main.

 

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